33 personnes se retrouvent rue de la Bastille, rue piétonne, en attendant la fin du service de la brasserie Bofinger pour pénétrer dans cette institution parisienne.

A 15h30, le maitre d’hôtel nous invite à monter le superbe escalier en spirale. Au premier étage, nous nous installons dans le salon Hansi et faisons connaissance avec la conférencière de l’agence « L’échappée Belle ». Elle nous informe du déroulé de l’après-midi, dans un premier temps, dégustation du goûter puis suivra la conférence et en fin de séance, visite des différentes salles de l’établissement par petits groupes.


Café ou thé accompagné par une crème brulée, une mousse chocolatée et une verrine de jus de mangue.
Après cette collation, la conférencière se propose de resituer la géométrie du quartier puis de nous conter l’histoire de la brasserie.
Le quartier se situe dans le 11e et s’étend jusqu’à la limite du 12e arrondissement : l’un des côtés de la rue du faubourg saint Antoine se situe dans le 11e et l’autre dans le 12e enfin une autre limite se trouve à la lisière du 4e arrondissement : la place des Vosges.
Commençons par la Bastille
La « Bastille » ou « Bastille Saint-Antoine » ou encore « fort et bastide Saint Antoine lez Paris » était initialement un véritable château et un arsenal. La construction ordonnée en 1367 eut lieu durant le règne de Charles V, de 1370 à 1383, et fut établie sous la direction du prévôt de Paris Hugues Aubriot qui posa la première pierre le 22 avril 1370, sur le modèle à quatre tours courant à l’époque. Les autres tours furent ajoutées ultérieurement
Après une courte période durant laquelle la circulation entre la rue Saint-Antoine et l’extérieur de la ville s’effectuait en traversant la forteresse et son avant-cour, ce passage fut condamné au début du XVe siècle et détourné par une nouvelle porte construite au nord de la Bastille se prolongeant par un pont enjambant le fossé du rempart et donnant accès à la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Le débouché de la rue Saint-Antoine fut alors élargi pour permettre l’accès à cette porte. Le pont sur le fossé de l’ancien parcours public devint une sortie privée.
Elle appartenait au système défensif de l’enceinte de Charles V mais très vite, son utilité militaire s’avère médiocre, car, assiégée, elle s’est toujours rendue.
Le cardinal de Richelieu la transforma en prison d’État à laquelle restent attachées les lettres de cachet, lettres signées du roi (ou le plus souvent de ses ministres) ordonnant un emprisonnement sans jugement.
En 1749, Henri de Latude, escroc notoire a une idée complètement farfelue : envoyer un colis piégé à la marquise de Pompadour, la favorite de Louis XV dans le but de s’attirer les faveurs de la marquise. Il voulait arriver comme un sauveur à Versailles en se précipitant auprès d’elle, l’alerter d’un complot, l’empêcher d’ouvrir ce colis, qu’il avait lui-même envoyé, et passer ainsi pour un héros.
Personne n’a cru à cette mascarade. On a tout de suite reconnu son écriture sur le fameux colis piégé, qui une fois ouvert n’a produit que de malheureux feux de Bengale. Finalement, Latude se retrouve en prison. Mais on n’a pas fini d’entendre parler de lui, il deviendra le roi de l’évasion.
Enchainons avec la rue du Faubourg Saint Antoine
Bien que coupée de Paris par l’imposante Bastille érigée sous Charles V, la rue du Faubourg-Saint-Antoine participe étroitement et de longue date à la vie économique de Paris. C’est que, depuis ses origines médiévales, elle est l’artère de l’artisanat, et plus spécialement de l’ébénisterie. Elle doit son dynamisme à l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs et placée sous la protection des rois de France qui lui accordent des faveurs considérables, comme l’exemption de taxes aux artisans qui travaillent en son enclos,
Autre privilège, en 1261, Louis IX confirme une loi d’un de ses prédécesseurs, Louis VI Le Gros, sur le vagabondage des cochons mais en exempte l’abbaye de Saint-Antoine qui pourra ainsi laisser aller ses porcs, à condition qu’ils soient marqués d’une croix sur le dos et munis d’une clochette afin qu’on les reconnaisse.
En 1471, l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs bénéficie de la part du roi Louis XI d’un rare privilège, l’affranchissement de la tutelle des corporations. C’est à ce titre que les artisans qui commenceront de s’installer à partir de 1607 autour de l’abbaye prétendront être exemptés de lourdes taxes. Ce sont des artisans qui n’ont pas les moyens d’acheter leur licence ou même de s’acquitter de la redevance exigée par les maîtres de la corporation. Ils trouvent là, hors les murs de Paris, loin du prévôt, un moyen de répondre à une demande de moindre prix. S’écartant des modèles jusque-là sévèrement réglementés, la profession ainsi affranchie commence à utiliser d’autres bois que le chêne, des bois plus tendres frênes, bouleaux, peuplier.
Ébénistes, vernisseurs, doreurs, marqueteurs, tapissiers, sont désormais légion dans le quartier de Saint-Antoine et le concours d’artisans étrangers permet l’utilisation de techniques nouvelles ou de matériaux exotiques. La verrerie fait aussi son entrée dans le quartier, le roi accordant une subvention exceptionnelle pour l’installation d’une manufacture de verre vénitien, qui deviendra, en 1692, la Compagnie de Saint-Gobain. Au début du XVIIIe siècle, le quartier aura pour surnom celui de « faubourg du meuble ».
Un demi-siècle plus tard, le quartier Saint-Antoine est le plus peuplé de Paris. Ce quartier a l’humeur chatouilleuse, peu de choses sont nécessaires pour que l’énergie s’enflamme. Dans ses actions spontanées, la population du faubourg Saint-Antoine annonce le rôle que jouera la foule dans ses colères les plus ravageuses en 1792 et 1793.
Dès le 28 avril 1789, une semaine avant la réunion des États généraux, un groupe porté à la colère par les initiatives malheureuses de Réveillon provoqua l’incendie de la manufacture de papiers peints. Au coin de la rue du Faubourg-Saint-Antoine et de la rue de Montreuil, le fabricant avait installé dans la Folie Titon, sa manufacture de papiers peints et veloutés qui employait quatre cents ouvriers. En avril 1789, il propose une diminution du salaire des employés, mesure qui aurait surtout touché les plus pauvres et s’avéra très impopulaire. Le 28 avril 1789, la manufacture fut mise à sac et incendiée.
Lors de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, une grande partie des émeutiers provient du faubourg Saint-Antoine.
Plus tard, lors de la rénovation de Paris, et pour éviter de futures insurrections, Haussmann tracera des percées : la place du Château d’Eau (actuelle place de la République), le boulevard du Prince-Eugène (actuel boulevard Voltaire), l’avenue Parmentier, le boulevard Richard-Lenoir qui recouvre le canal Saint-Martin et l’avenue Ledru-Rollin. Néanmoins le cœur du quartier est préservé et le faubourg Saint-Antoine sera l’un des quartiers les plus engagés dans la commune de 1871.
Après l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Empire allemand à la suite de la défaite française de 1870, des pédagogues et des universitaires alsaciens réfugiés à Paris créent en 1874 l’École alsacienne, qui succède à un autre établissement scolaire créé trois ans plus tôt. Cet établissement accueille les enfants des familles alsaciennes nombreuses dans ce quartier.
Finissons par l’histoire de la Brasserie
En 1864, le colmarien Frédéric Bofinger ouvre un modeste établissement près de la Bastille, à la lisière du Marais et du Faubourg Saint-Antoine, quartiers de prédilection de nombreux Alsaciens depuis le XVIe siècle qui travaillent dans la menuiserie ou l’ébénisterie.
Comme traditionnellement en Alsace, les consommateurs viennent avec leur chope dans la brasserie pour boire leur bière de l’établissement. Il fut le premier à servir la bière “à la pompe”, autrement dit à la pression.
Dans les années 20, ses gendres reprennent l’affaire et, grâce à l’architecte Legay et au décorateur Mitgen, elle devient la plus belle brasserie de Paris.
La deuxième guerre mondiale mit un frein à son développement, il faudra attendre son rachat en 1968 par Éric de Rothschild et Isidore Urtizverea pour lui redonner ses lettres de noblesses. Le tout Paris de la politique et de l’art se presse de nouveau dans cet établissement. François Mitterrand y fête son élection en 1981.
Le 13 mars 1989, la brasserie Bofinger est inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.
En 1996, Jean-Paul Bucher, le fondateur du Groupe Flo, fait l’acquisition de Bofinger qui ne désemplira plus. Les créateurs affluent des rues voisines, Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix, Azzedine Alaïa. L’ouverture de l’Opéra Bastille voit passer des cantatrices, parmi lesquelles Barbra Hendricks. Woody Allen y a ses habitudes. De retour sur scène à Bercy, après un long exil, aux Etats-Unis, Michel Polnareff accorde sa première sortie à Bofinger.
Le salon Hansi
Le salon Hansi – où nous sommes installés – porte le nom de celui qui l’a peint à savoir Jean-Jacques Waltz de son véritable nom. Sur l’un des murs est exposée “La Noce Villageoise” de Spindler dont l’inscription “Vive la France” avait été remplacée durant l’occupation par “Vive le Vin”. Nous pouvons voir que la plaque a été grattée et l’inscription est peu visible.
Les autres tableaux accrochés sont de Hansi dans un style naïf. Sur les deux piliers de la salle, les blasons de villes alsaciennes sont incrustés : Riquewihr, Thann, Colmar, Strasbourg….




Le salon des Continents
Le salon des Continents doit son nom à l’Exposition coloniale internationale de 1931. A cette occasion, les murs de ce salon sont parés de marqueteries représentant les cinq continents de jour et de nuit. Elles ont été réalisées par l’artiste peintre Panzani (neveu de la célèbre marque de pâtes) et quant aux lustres, ils sont l’œuvre des Frères Müller, maîtres verriers de Lunéville. Pour la petite histoire, c’est dans cette salle qu’en 1924, le président du parti radical, Edouard Herriot, avait formé le “Cartel des Gauches”. On peut y admirer un vitrail de Gambrinus, personnage symbole des amateurs de bières représentant la bonne humeur et la joie de vivre typique des Flandres.


La Coupole
Installée en 1919, la grande coupole ovale a été conçue non seulement pour décorer mais surtout pour éclairer cette pièce qui à l’origine servait de pièce de stockage pour le charbon. Ornée de motifs floraux, elle fut réalisée par les peintres verriers Néret et Royé et abrite les 32 tables les plus prisées du restaurant. Tout autour les murs sont ornés de frises, de médaillons sur toile et de peintures représentant les villes de vin. Quant aux céramiques dispersées dans tout l’établissement elles sont de Jérôme Massier.

Les toilettes
L’exposé terminé, notre conférencière nous recommande de descendre aux toilettes avant de repartir. Elle précise que nous serons surpris de découvrir dans celles des hommes des urinoirs ornés de têtes de dauphins en céramique blanche.

Toujours sur ses conseils, arrivés sur le trottoir, nous levons les yeux sur la façade pour admirer l’enseigne Bofinger créée par Hansi : chaque élément représente l’Alsace : costumes alsaciens, kouglof, chope de bière, poisson, escargot, écrevisse…

Après commentaires et bavardages, nous nous séparons pour regagner nos domiciles.
Texte : Jocelyne – Photos : Christiane, Jeannette, Jocelyne

