Nous sommes presque au complet (23) à entrer dans le musée Jean-Jacques Henner car il est 14 h, heure de la conférence, Françoise nous rejoindra en cours de visite. Mathieu Bayard, conférencier du musée nous accompagnera dans cette découverte.
Le rez-de-chaussée


Il nous entraine dans l’ancienne salle à manger de cet hôtel particulier et à l’appui d’une carte, nous raconte, dans un premier temps, l’histoire du quartier.
La plaine Monceau, en 1850, est, dit-il, encore un vaste espace de maraîchage. En 1854, le préfet Haussmann décide d’urbaniser la plaine Monceau. Les frères Pereire s’insèrent dans l’opération, ayant fait fortune avec les chemins de fer, ils construiront de nombreux hôtels particuliers.
Notre guide en profite pour évoquer le mur des Fermiers généraux, l’une des anciennes enceintes de Paris, construite juste avant la Révolution, elle permettait la perception d’un impôt sur les marchandises entrant dans la ville. Avec le plan Hausmann, le mur sera détruit. Mathieu précise que l’origine la plus probable des guinguettes tient, sans doute, dans le mot « guinguet », désignant un petit vin blanc aigre et bon marché produit en Île-de-France que les parisiens venaient boire au-delà du mur pour payer moins cher.
Puis, il enchaine sur l’histoire de l’édifice et sur la vie de Guillaume Dubufe.
L’histoire du bâtiment
Seul musée du 17e arrondissement, situé à proximité et au nord du parc Monceau, il est un des rares témoignages de l’architecture privée sous la IIIe République accessible au public. Installé dans un hôtel particulier, construit entre 1876 et 1878 par l’architecte Nicolas-Félix Escalier pour le peintre Roger Jourdain, il est racheté en 1878 par le peintre Guillaume Dubufe.
Une partie du décor éclectique de Dubufe est conservée comme les moucharabiehs du premier étage. En 1921, Marie Henner, veuve du neveu, héritier de l’artiste, achète l’hôtel aux héritiers de Dubufe avec l’intention d’y présenter la collection des œuvres de Jean-Jacques Henner qu’elle cédera ensuite à l’État.
En 1889, une campagne de travaux permettra notamment la création d’un nouvel atelier au troisième étage, celui du premier étant réaménagé en chambre à l’orientale, décorée de tapis appliqués au plafond et des fameux moucharabiehs provenant de la collection Goupil.
Se conformant à la grande mode de l’époque, Guillaume Dubufe transformera la cour de la maison en jardin d’hiver.
Guillaume Dubufe

Issu d’une famille d’artistes, il est d’abord l’élève de son père, Edouard Louis Dubufe puis poursuit sa formation à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris.
En 1885, il décore le plafond de la comédie française, en 1891, les plafonds de la galerie Lobau de l’hôtel de Ville, puis celui de la salle des fêtes de l’Elysée en 1894 ainsi que celui de la bibliothèque de la Sorbonne. En 1900, il peint le panneau Lyon de la grande salle du restaurant « Le Train Bleu » de la gare de Lyon.
Guillaume Dubufe, riche et reconnu, organisait de fastueuses réceptions auxquelles participaient la danseuse Loïe Fuller, le réalisateur Mélies ou encore l’actrice Sarah Bernhardt, la Comtesse Kessler, et même le peintre Jean-Jacques Henner y viendra à plusieurs reprises mais n’y vivra jamais.

Puis, nous revenons au salon aux colonnes et son plafond néo-Renaissance à caissons en cuir en initiales D et C enlacées de la famille Dubufe. Notre conférencier nous demande de nous approcher du tableau d’Hérodiade. Cette peinture religieuse représente Hérodiade, vêtue d’une robe rouge tenant la tête de Jean Le Baptiste, sa fille, Salomé avait obtenu la décapitation. Certains d’entre nous ont beaucoup de difficultés à voir sa tête.

Puis, il nous décrit le tableau dit la liseuse. Il insiste sur la technique de l’artiste : le fond et la couverture se confondent.

Le beau jardin d’hiver avec sa mosaïque à fleurs et grecques, présente quelques œuvres et accueille surtout des concerts. Dans le jardin, un cadre « passe tête » est installé et Marie-Pierre et Marc en profitent pour prendre la pose.
Au premier étage
Le 1er étage du musée comporte trois salles autour du patio central.

Deux petites salles rouges présentent les débuts de la carrière de l’artiste en Alsace, ses années de formation, son prix de Rome et son séjour en Italie.
La salle Alsace, au fond à gauche, présente des toiles de jeunesse représentant le Sundgau, au sud de sa région natale.
On y voit essentiellement des paysages, des portraits de proches et des scènes de la vie quotidienne des paysans.


On s’attarde devant « L’Alsace, elle attend » (1871) réalisé après la défaite de Sedan, de nombreux portraits et nus féminins sont également accrochés dans cette salle.

Le tableau a été offert par des industriels de Thann à Gambetta qui avait organisé la résistance aux Prussiens et qui, député à l’Assemblée, avait, contrairement à ses collègues, refusé la capitulation de la France et l’annexion. Il représente une jeune fille alsacienne en costume de deuil qui nous regarde frontalement.
Ensuite, Mathieu évoque la vie de Jean-Jacques Henner.
Fils de paysan sundgauvien (région alsacienne), ses premiers tableaux sont des portraits et des scènes de la vie quotidienne des habitants de sa région traitées dans un réalisme parfois naïf. Henner suit ses premiers cours de dessin au collège d’Altkirch auprès de Charles Goutzwiller de 1841 à 1843 puis entre dans l’atelier de Gabriel-Christophe Guérin à Strasbourg. Grâce à l’octroi d’une bourse du conseil général du Haut-Rhin, il poursuivra ses études à Paris à l’École des beaux-arts et fréquentera l’atelier de Michel Martin Drolling puis, à la mort de celui-ci, celui de François-Édouard Picot. À cette époque, il réalise de nombreuses copies d’après des chefs-d’œuvre de Titien, Raphaël ou Poussin exposés au musée du Louvre. Ingres, Pierre-Paul Prud’hon et Corot comptent aussi parmi les peintres du XIXe siècle qu’il apprécie.
En 1858, après deux tentatives infructueuses, le jury de l’École des beaux-arts lui décerne le prix de Rome pour sa composition Adam et Eve trouvant le corps d’Abel, ce qui lui ouvre les portes de la villa Médicis à Rome pendant cinq ans de 1858 à 1864.

Ce tableau représente Adam et Eve découvrant avec effroi le corps d’Abel, Mathieu précise qu’il s’agit là du premier crime de l’humanité.
La salle Italie
Le voyage d’Italie appelé « le Grand Tour » est capital pour la suite de son œuvre, sa palette s’éclaircit, son trait s’assouplit et il abandonne la raideur de ses débuts. À Rome, Henner se fait de nombreuses relations utiles pour la suite de sa carrière.
De retour en France en 1864, Henner s’établit définitivement à Paris et emménage dès 1867 dans un atelier place Pigalle, où il côtoie Pierre Puvis de Chavannes, installé dans le même immeuble. Il entame alors sa carrière au Salon avec succès, cumulant commandes de portraits et achats de l’État. Avec son tableau patriotique L’Alsace, elle attend, peint en 1871, Il devient célèbre et populaire. Il exposera désormais au Salon des artistes français jusqu’en 1903, deux ans avant sa mort.
En1889, il est élu membre de l’Académie des beaux-arts et ultime reconnaissance, il devient grand officier de la Légion d’honneur. Il meurt à Paris le 25 juillet 1905 à son domicile rue La Bruyère.

Ce tableau, peint à Rome, réunit des groupes de personnages appartenant à différents corps sociaux, reconnaissables à leurs costumes : moines, paysans, bourgeoise, nourrice… devant un panorama « classique » dans lequel on reconnaît la silhouette de Saint-Pierre-de-Rome. Après avoir peint le jardin, l’artiste y rassemble fictivement les personnages, un travail de composition digne de celui d’un tableau d’histoire.
Au troisième étage : l’atelier gris



Sans chercher à reconstituer l’atelier du 11 place Pigalle tel qu’il apparaît sur une photographie d’époque, l’atelier gris permet d’aborder le travail de création du peintre au travers d’esquisses, d’œuvres inachevées : Hérodiade, Rébecca, L’Enfant prodigue, La Vérité, etc.. L’œuvre la plus monumentale du musée : Les Naïades, s’accompagne de meubles et objets provenant de l’atelier de Henner : bureau, meuble à peinture, palette, psyché, encrier…

Les Naïades ou Baigneuses est une huile sur toile, une peinture mythologique qui représente six naïades rousses nues à côté d’un plan d’eau. Il s’agit d’une commande pour la salle à manger de l’hôtel particulier du couple Soyer, au 43 rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle fut présentée à l’Exposition universelle de 1878. Sur un chevalet est exposée une esquisse qui comprend une figure supplémentaire, debout au centre de la composition, de dos. On y voit des toiles inachevées, des œuvres plus intimistes, des nus masculins, des esquisses, du mobilier personnel.
Mathieu indique que contrairement à certains de ses artistes contemporains opposés à l’impressionnisme, Henner les côtoie volontiers. Membre en 1881 de la nouvelle Société des artistes français qui organise le Salon, Henner vote avec Carolus-Duran en faveur de l’attribution d’une médaille à Édouard Manet. Mais il n’appartiendra à aucun courant et sera surtout connu comme le peintre des femmes nues et rousses.
Henner, est toutefois avant-gardiste puisqu’il organise des cours, place Pigalle, destinés aux femmes qui n’avaient pas, à l’époque, le droit de suivre l’enseignement de l’École des beaux-arts, puis à l’atelier des dames à la demande son ami Carolus Duran. Ils s’étaient liés d’amitié en Italie.
Pas moins de 152 femmes peintres ont été les élèves de Jean-Jacques Henner dans son atelier de la place Pigalle ainsi qu’à l’atelier des dames au 18 boulevard du Montparnasse (de 1874 à 1876). L’atelier sera ensuite délocalisé au 17 quai Voltaire (de 1877 à 1889).

La visite se termine, notre conférencier nous propose de redescendre au deuxième étage et de visiter, seuls, l’exposition du moment : « Henner, intime, l’homme derrière l’artiste ».

Nous redescendons dans la petite salle située derrière les moucharabiehs. Là, nous découvrons des objets ayant appartenu à JJ. Henner, des photographies et des manuscrits.

Cette fois, le quartier regorge de brasseries et nous sommes une quinzaine à prendre un pot dans le café le plus proche.
Texte : Jocelyne -photos : Christiane & Jocelyne

